1610–1617 — Concini et Galigaï : quand la faveur devient pouvoir
À la mort d’Henri IV en 1610, Louis XIII n’a que neuf ans et Marie de Médicis exerce la régence. À ses côtés se trouve depuis longtemps Léonora Dori, dite Galigaï. Florentine comme la reine, elle a grandi dans son entourage : sa mère avait été la nourrice de Marie de Médicis et Léonora est traditionnellement présentée comme sa sœur de lait. Lorsqu’en 1600 Marie quitte la Toscane pour épouser Henri IV, Léonora l’accompagne en France. Son influence ne naît donc pas avec la Régence : elle repose sur une intimité ancienne, forgée bien avant l’arrivée des deux femmes à la cour de France.
Concino Concini, lui aussi Florentin, épouse Léonora en 1601. La proximité exceptionnelle de son épouse avec la reine ouvre au couple une ascension spectaculaire. Après 1610, Concini accumule charges, gouvernements, terres et honneurs : marquis d’Ancre, premier gentilhomme de la Chambre, gouverneur de places importantes, il reçoit en 1613 le bâton de maréchal de France sans avoir derrière lui la carrière militaire normalement associée à une telle dignité. La faveur royale devient pour le couple un formidable instrument d’ascension sociale, politique et patrimoniale.
Léonora présente un autre visage de cette histoire. Sujette à des troubles physiques et nerveux que les catégories médicales de son temps expliquent mal, elle recherche des remèdes auprès de médecins, de religieux, de guérisseurs, d’astrologues et de personnes auxquelles sont attribuées des pratiques occultes. Au début du XVIIe siècle, médecine, religion, astrologie, superstition et croyance au surnaturel se côtoient beaucoup plus étroitement qu’aujourd’hui. Ces pratiques contribuent néanmoins à créer autour d’elle une réputation inquiétante et fourniront, après la chute de son mari, une arme redoutable à ses accusateurs.
L’enrichissement et l’influence du couple suscitent une hostilité immense. Les grands du royaume supportent mal de devoir composer avec deux favoris étrangers ; pamphlets et libelles dénoncent leur fortune, leur pouvoir et l’accès privilégié qu’ils possèdent auprès de la régente. Il faut toutefois distinguer les faits de la légende noire forgée par leurs ennemis : Concini est incontestablement ambitieux et extraordinairement favorisé, mais il devient aussi le bouc émissaire commode des désordres politiques et financiers de la Régence.
Le problème devient surtout institutionnel. Louis XIII a été déclaré majeur en 1614, mais le pouvoir reste largement organisé autour de sa mère et de son entourage. La question n’est plus seulement celle de la fortune des Concini : elle devient celle de savoir qui gouverne réellement le royaume. Avec Charles d’Albert de Luynes et quelques fidèles, le jeune roi prépare secrètement la chute du favori. Le 24 avril 1617, Concini est interpellé au Louvre au nom du roi par Nicolas de L’Hospital, marquis de Vitry, puis abattu. Louis XIII assume immédiatement l’opération : à quinze ans, il vient de poser l’un de ses premiers actes personnels de gouvernement.
La violence populaire qui suit révèle la haine accumulée contre le favori : son corps est exhumé, traîné dans Paris, mutilé et brûlé. Léonora Galigaï est arrêtée. Les pratiques mystiques et occultes qu’on lui reprochait deviennent des éléments de son procès ; accusée notamment de sorcellerie et de lèse-majesté, elle est condamnée, décapitée le 8 juillet 1617 puis son corps est brûlé. Leur chute met fin à la domination de l’entourage italien de la Régence, mais non au système de la faveur : Luynes devient à son tour le principal favori du roi.
Louis XIII et Richelieu : non pas un roi manipulé, mais un tandem politique
Après la mort de Luynes en 1621 et plusieurs recompositions du Conseil, Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu, s’impose progressivement auprès du roi. L’image d’un Louis XIII faible, gouverné par un cardinal tout-puissant, est trompeuse. Richelieu conçoit, organise et exécute une grande partie de la politique royale, mais il demeure le ministre du souverain. Louis XIII conserve la décision suprême et partage avec lui une ligne politique fondamentale : renforcer l’autorité de la monarchie, réduire les puissances capables de lui résister à l’intérieur du royaume et empêcher la prépondérance des Habsbourg en Europe.
1627–1628 — La Rochelle : religion, autonomie politique et menace anglaise
L’édit de Nantes de 1598 a rétabli la paix religieuse, mais il a également laissé aux protestants des garanties politiques et militaires, notamment des places de sûreté. La Rochelle, grand port atlantique largement protestant, fortifié et jaloux de ses libertés municipales, en est le symbole le plus puissant. Pour Richelieu et Louis XIII, la question n’est donc pas seulement confessionnelle : une ville française fortement autonome, disposant d’une puissance militaire et susceptible de recevoir l’appui d’une puissance étrangère constitue un problème de souveraineté.
En 1627, l’Angleterre de Charles Ier se pose en protectrice des réformés français. Le duc de Buckingham arrive avec une flotte de plus de quatre-vingts vaisseaux et environ dix mille hommes, débarque sur l’île de Ré et tente de prendre Saint-Martin-de-Ré. Les Rochelais eux-mêmes hésitent d’abord sur la conduite à tenir, mais la crise bascule dans la guerre ouverte. Dès lors, La Rochelle peut devenir une tête de pont anglaise sur le territoire français.
Louis XIII est personnellement engagé dans l’opération et Richelieu en devient l’organisateur central. Plutôt que de lancer un assaut frontal extrêmement coûteux, le pouvoir royal entreprend d’étouffer la ville. Une ligne fortifiée d’environ douze kilomètres l’isole par terre ; côté mer, une digue d’environ 1 800 mètres, complétée par des navires coulés et des ouvrages défensifs, doit empêcher les flottes anglaises de ravitailler la cité.
La résistance, conduite notamment par le maire Jean Guiton, est acharnée. Plusieurs tentatives anglaises pour briser le blocus échouent. À mesure que les réserves disparaissent, la famine devient l’arme décisive du siège et frappe d’abord la population civile. Les estimations varient, mais les sources s’accordent sur l’ampleur de la catastrophe : d’une population d’environ vingt-cinq mille habitants avant le siège, il ne resterait que quelques milliers de survivants lors de la capitulation. La victoire royale est donc aussi une tragédie humaine.
La Rochelle capitule le 28 octobre 1628. Ses fortifications et ses privilèges politiques sont supprimés, mais Richelieu ne cherche pas à abolir immédiatement le protestantisme. Après la réduction des dernières résistances de Henri de Rohan, la paix d’Alès de 1629 supprime les places de sûreté et l’organisation politique et militaire du parti protestant tout en maintenant, dans le cadre de l’édit de Nantes, des garanties religieuses. La logique apparaît clairement : le pouvoir royal combat moins une croyance qu’un État dans l’État.
1630 — La Journée des Dupes : le roi choisit Richelieu
La relation entre Louis XIII et Richelieu trouve sa démonstration la plus spectaculaire les 10 et 11 novembre 1630. Marie de Médicis, qui avait favorisé l’ascension du cardinal, veut désormais sa chute. Soutenue par les adversaires de sa politique, notamment par ceux qui refusent l’affrontement avec les Habsbourg catholiques, elle croit obtenir de son fils le renvoi du ministre. Richelieu lui-même pense un moment que sa carrière est terminée.
Mais Louis XIII tranche personnellement. Retiré dans son modeste château de Versailles, il convoque Richelieu, s’entretient longuement avec lui et lui renouvelle sa confiance. Marie de Médicis, persuadée quelques heures plus tôt d’avoir gagné, est la véritable vaincue. Le roi choisit son ministre contre sa propre mère parce qu’il considère que la politique menée avec Richelieu sert les intérêts supérieurs de la monarchie.
La comparaison avec 1617 est éclairante. Louis XIII avait alors éliminé Concini parce qu’il voyait dans son pouvoir un obstacle à l’exercice de son autorité. En 1630, lorsqu’on lui demande d’écarter Richelieu, il fait exactement l’inverse : il le maintient parce que son ministre renforce cette autorité et met en œuvre une politique que le roi a faite sienne. La différence entre le favori et le ministre apparaît ici avec une netteté particulière.
Le tandem peut alors poursuivre une politique de raison d’État qui dépasse les appartenances confessionnelles. Le roi très catholique et son cardinal n’hésitent pas à soutenir des puissances protestantes contre les Habsbourg catholiques lorsque l’équilibre européen et les intérêts français l’exigent. À l’intérieur, l’autorité monarchique se renforce ; à l’extérieur, la France entre directement dans la guerre de Trente Ans en 1635. Lorsque Richelieu meurt en 1642, puis Louis XIII quelques mois plus tard en 1643, ils laissent une monarchie considérablement renforcée, sur laquelle s’appuiera bientôt le règne de Louis XIV.